La Syrie est à un tournant historique de son histoire : donnez-lui les moyens de prendre le bon chemin !
Par Ziad Alissa, médecin anesthésiste réanimateur, président de l’ONG Mehad
Lettre ouverte à Emmanuel Macron, aux représentants des États membres de l’Union Européenne, et à la communauté des financeurs internationaux

Monsieur le Président, Mesdames et messieurs,
Lundi 27 janvier, les pays de l’Union Européenne se sont accordés sur un premier geste fort de confiance envers la Syrie, en levant une partie des sanctions prises à l’encontre du pays durant la guerre civile syrienne.
Un geste fort, oui. Et qu’il faut saluer à sa juste mesure. Mais un geste qui restera vain s’il n’est pas suivi d’autres engagements.
Le respect des droits humains et le respect des minorités par les nouvelles autorités syriennes figurent au rang des conditions suspensives à cette levée des accords. En tant que médecin, en tant que Syrien, et en tant que président-fondateur d’une ONG de santé œuvrant au chevet des victimes de la terrible guerre civile qui ravage le pays depuis 2011, je ne peux, là encore, que saluer ce pragmatisme.
Durant ces années d’interventions en Syrie, souvent menées de manière clandestine, j’ai vu plus d’atrocités qu’un homme ne devrait en voir dans sa vie. Des femmes mutilées, des hommes torturés, des enfants même, victimes d’attaques à l’arme chimique.
A ce titre, le respect des droits humains m’apparaît, bien évidemment, comme une absolue nécessité.
Mais cette prudence, oh combien nécessaire, ne doit pas faire oublier que la reconstruction de la Syrie, gage de ce respect des droits humains, à commencer par le droit à la santé, ne pourra passer que par une réelle levée des sanctions au niveau international, y compris américain, indispensable pour permettre au pays de se relever ; et par le financement substantiel de l’aide humanitaire, essentielle pour pallier à l’urgence, là où 13 ans de guerre n’ont laissé que des ruines.
Avec mes collègues médecins et co-fondateurs de notre ONG, je me suis rendu en Syrie à la fin du mois de décembre. Et j’ai pu y constater l’état de faillite complète du système de santé.
J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec le nouveau ministre de la Santé syrien, qui nous a délivré ce chiffre effarant : sur les 1777 structures de santé du pays, seules 16,4 % sont fonctionnelles, et la plupart uniquement partiellement.
J’ai aussi visité différents hôpitaux. Les rares médecins encore en poste y manquent de tout : consommables et médicaments, équipements, personnel. Le taux de mortalité fœtale est y proche de 10 %, contre 8,5 pour mille en France.
J’ai vu des nourrissons prématurés décéder du fait d’un générateur à l’arrêt. J’ai vu des patients dialysés en situation d’urgence vitale, faute de traitement disponible, et des patients diabétiques dans le coma, faute d’insuline disponible. J’ai vu des services entiers vidés de leur personnel, faute de moyens. A Alep, j’ai rencontré un chirurgien cardiovasculaire. Il est seul, pour une région de plusieurs millions d’habitants. A Damas, j’ai discuté avec des infirmières qui, payées 30 à 40 dollars par mois, dont 20 partent en frais de transport, n’ont d’autre choix que de quitter ce métier pour pouvoir subsister.
La Syrie est à un tournant de son histoire. Mais elle ne pourra se rebâtir qu’avec une aide internationale à la hauteur de l’enjeu et des besoins, immenses, et qu’avec une réelle levée des sanctions, notamment au niveau financier, entravant pour l’heure toute possibilité d’action des ONG internationales, et empêchant la relance de l’économie syrienne, totalement à terre.
Dr Ziad Alissa, président de Mehad

