A la dérive depuis des années et miné par les ingérences étrangères, le Yémen subit l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. La communauté internationale doit s’empresser d’agir, alertent, dans une tribune au « Monde », des représentants d’Action contre la faim France, de CARE, de Médecins du monde et de Mehad.
En 2026, 22 millions de personnes – près de la moitié de la population – ont besoin d’assistance d’urgence au Yémen, selon les Nations unies, et 18 millions souffrent d’insécurité alimentaire aiguë. Parmi eux, 2,2 millions d’enfants de moins de 5 ans sont atteints de malnutrition, dont 500 000 de forme sévère. Ces chiffres renvoient à des réalités extrêmes : enfants trop faibles pour marcher, familles contraintes de choisir entre se nourrir ou se soigner, parents n’ayant que des feuilles d’arbre à donner à leurs enfants comme repas ou parcourant des dizaines de kilomètres pour trouver un centre de santé encore ouvert.
Le système de santé est exsangue : 41 % des établissements sont non fonctionnels ou partiellement actifs. Les pénuries de médicaments, le manque de personnel et les coupures d’électricité privent 19 millions de personnes d’un accès aux soins essentiels. Dans ce contexte, choléra, rougeole, diphtérie ou dengue se propagent rapidement, et chaque interruption de financement réduit vaccinations, traitements et prévention.
L’escalade militaire régionale aggrave encore la situation : la hausse du prix du carburant et des denrées alimentaires frappe un pays dépendant des importations. Les biens essentiels deviennent inaccessibles pour des millions de familles. Les ONG voient leurs coûts augmenter alors que les financements diminuent.
Plus inquiétant encore, en 2025, le plan de réponse humanitaire n’a été financé qu’à 25 %, l’un des plus bas niveaux de la décennie, entraînant fermetures de structures, suspensions de programmes nutritionnels et ralentissement des campagnes de prévention. En 2025, plus de 2 800 programmes nutritionnels ont ainsi été suspendus dans le pays. Les enfants en paient le prix : la malnutrition compromet durablement leur développement physique et cognitif.
Le gouvernorat d’Abyan, dans le sud-ouest du pays, subit une crise particulièrement sévère, notamment dans le district de Lawdar. Cette région accueille une population croissante, composée en grande partie de déplacés. L’accès aux soins y reste cependant très limité, tant le matériel manque. Les aliments thérapeutiques pour enfants malnutris sont en rupture, conséquence des baisses de financement et des perturbations logistiques. Entre décembre 2025 et mars 2026, les consultations pédiatriques ont chuté de 43,5 %, et les prises en charge d’enfants de moins de 5 ans de 39 %. Cette baisse n’est pas un signe d’amélioration : les familles ne peuvent plus se rendre à l’hôpital, alors qu’un tiers de la mortalité du pays est lié à la nutrition et à la santé maternelle et infantile.
Réinvestir dans la santé
Au nord, les restrictions et les baisses de financements ont conduit plusieurs ONG internationales à interrompre leurs opérations. Les Nations unies ont suspendu certaines activités. Médecins du monde maintient plus de 15 000 consultations par mois, dont près de la moitié pour des personnes déplacées. Les difficultés d’accès aux soins sont particulièrement fortes pour les femmes, en raison de normes sociales les obligeant à être accompagnées d’un homme, ce qui retarde ou empêche les soins, y compris en cas de violences liées au genre. Les centres soutenus connaissent plusieurs ruptures mensuelles de médicaments essentiels.
La prévention reste indispensable : effondrement du pouvoir d’achat, insécurité et faible diversité alimentaires limitent l’effet bénéfique des traitements. Des programmes d’assistance monétaire permettraient de répondre plus efficacement à ces enjeux.
Face à cette urgence, les bailleurs doivent réinvestir massivement dans la réponse humanitaire, en particulier dans la santé. La France doit y consacrer une part-clé de son financement humanitaire et encourager ses partenaires européens à faire de même. Soutenir les structures médicales, financer les centres de traitement de la malnutrition, garantir l’accès aux médicaments essentiels et renforcer la lutte contre les épidémies est une nécessité vitale pour éviter un effondrement encore plus dramatique.
Le Yémen ne peut devenir la crise oubliée du Moyen-Orient. Derrière l’épuisement des financements, ce sont des millions de vies qui sont en jeu. La communauté internationale peut encore empêcher une catastrophe plus grave, mais chaque mois d’inaction rapproche le pays d’un point de rupture aux conséquences durables. Au Yémen, l’urgence n’attend plus.
Perrine Benoist, codirectrice générale d’Action contre la faim France ; Emanuela Croce, codirectrice générale de CARE ; Alexandre Morel, codirecteur général de CARE ; Sandrine Simon, directrice générale de Médecins du monde ; Mego Terzian, directeur général de Mehad.
